

Bible ou repères ? La Canaille n' a rien à sanctifier
Indignation, colère et construction révolutionnaire
Si l'indignation devait en rester à attendre 2012, ce serait comme si en 1943 les résistants avaient attendu encore un an et le débarquement pour dire leur colère et ne résister qu'en mettant des drapeaux aux fenêtres quand arriverait le 07 juin 44.
Sans la mobilisation à partir de la colère et du rejet de la situation subie, jamais les conditions qui ont permis la création du Conseil National de la Résistance en 1943 n'auraient été réunies. Les forces résistantes ont pu ainsi lui donner ce caractère populaire et déterminé pour sa libération.
Sans cela, la France aurait connu une situation du type de ce que les Pays bas ou la Belgique ont vécu en particulier au plan économique, social, culturel.
Entre l'indignation qui marque ce moment décisif où celle ou celui qui s'indigne rompt avec la soumission, l'indifférence ou la résignation et l'expression de masse de la volonté de changement et sa concrétisation, pour le révolutionnaire, la question est l'articulation de ces deux moments. Là est tout le problème.
Peut-on passer directement au second stade ? Pour une part conséquente de ceux qui était dans la rue à l'automne, certainement mais pas pour tous. Mais à moins d'avoir une foi du charbonnier chevillée au corps pour croire en sa capacité suffisante et ne pas tourner la tête pour regarder le paysage, il faut faire le constat : ce n'est pas le cas pour la majorité de ceux qui subissent, ruminent, voir attendent 2012 et les élections pour choisir entre DSK, Fa# ou pour faire la stupidité de voter FN (ça existe). Cela sans compter ceux qui préfèrent s'en prendre aux "nantis de grévistes" et ne mettent pas les pieds dans la rue pour défendre leurs intérêts. Ce sont d'ailleurs les pièges principaux et les mousquetaires de la continuité du système en jouent.
Comment faire pour rompre avec ce qui conduit inexorablement à la délégation de pouvoir via les urnes et faire que l'expression démocratique du suffrage universel ne soit qu'un moment, certes incontournable, mais qu'un moment de l'expression de la montée des exigences politiques et sociales ? Une expression qui doit être massive, générale pour porter des coups décisifs et singulièrement là où la concentration des victimes est la plus grande.
Dit autrement et pour être résolument provocateur dans ce débat, comment ne pas noter le divorce entre le niveau de l'intensité de la mobilisation durant trois mois dans les grandes, les moyennes voir petites villes de tous le pays et la relative faiblesse des cortèges en Île de France. Pour l'anecdote, si la mobilisation avait été à la hauteur de celles des îles de Bretagne ou de la moindre préfecture d'un département pas forcément industriel, il y aurait dû y avoir 3 à 4 millions de manifestants dans Paris alors qu'au plus fort de l'automne 2010, on faisait 5 fois la contenance du stade de France. Cette Île de France qui est un des lieux d'abstention massive, de "vote utile" voir par endroit ultra réactionnaire.
Comme il n'y a rien de mécanique, le travail sur l'indignation qui dépasse le seul niveau médiatiquement atteint par le bouquin de S. Hessel est indispensable pour atteindre la colère constructive mais insuffisant s'il n'en restait qu'à l'indignation.
Maintenant que l'obstacle se précise comment le surmonter ? Au risque de choquer je pense que c'est certes plus difficile mais plus efficace que de reprocher à S. Hessel un vote, qui ne sera jamais celui de la Canaille, exprimé après la sortie d'un opuscule qu'il a au moins eu le courage ou la lucidité d'écrire disant que l'indignation était ce premier pas. Publication qui par sa diffusion dépasse le cadre de la propre personne de son auteur.
C'est à partir de ce niveau de débat que se pose la question de l'organisation révolutionnaire pour faire que la colère soit féconde. Et à ce jour c'est le désert puisque plus aucune force politique parlementaire ou extraparlementaire n'ose dire haut et fort qu'il faut supprimer le rapport social d'exploitation qui pilote l'organisation de la société. Aucune qui ne dise clairement qu'il n'y a d'issue que dans des formes autogestionnaires d'un socialisme qui ne s'achète pas clef en main à la bibliothèque de l'assemblée nationale mais qui se construit avec les gens eux-mêmes.
Or sans expression de la colère, de l'indignation massive au point d'imposer la rupture, nous sommes au mieux félicités, au pire faire valoir des récupérateurs de tout poil, PS en tête (et, le quatrième mousquetaire est là, matamore de cette Comédia del Arte, toutes les para, circum, infra et supra-mélanchonneries y concourent) ou témoin d'une grogne qui surfe sur la désespérance, manne pour le parti lepéniste.
C'est la raison pour laquelle n'en rester qu'à l'indignation est certes promis à l'impasse mais qu'en appeler à la conscience spontanée de l'exigence de prendre le Palais d'Hiver l'est tout autant.
Peu de gens, même parmi les plus militants ont relevé que la révolution de février 17, par les bizarreries des ruptures de calendrier a eu lieu en fait le 8 mars parce que les femmes russes reprenant l'appel du comité international des femmes s'étaient indignées de la barbarie de la guerre impérialiste (rien qu'en Russie, 1 700 000 morts et 5 950 000 blessés) et des répressions des mutineries. La famine qui montait a donné à cette indignation une dimension insurrectionnelle, de la colère. Déjà par les coopératives et les syndicats animés par des socialistes révolutionnaires, le mouvement des femmes, un embryon d'organisation tenait à distance le pouvoir. Pas de modèle, surtout pas. Juste une réflexion sur la place indispensable de la colère ET de l'organisation politique…de classe et de masse.
La première monte. La seconde qui hélas a perdu son ancrage de masse (et donc aussi de classe) ne se voit plus qu'à la buvette des Assemblées ou lors des vœux des Conseils Régionaux. Son absence des entreprises, même de leurs portes ou des quartiers populaires pointe tragiquement sa sénilité. On ne fait pas la révolution de demain avec le souvenir des erreurs et de ses gloires passées.
Mais aussi et de mon point de vue cela participe au brouillage, Il est surprenant de voir comment parmi ceux qui s'emparent du programme du Conseil National de la Résistance pour porter des brevets de pureté révolutionnaire oublient la diversité de ses signataires et de ses rédacteurs, les conditions de son écriture, de ses limites. Surprenant même de voir comment certains qui l'ont vigoureusement critiqué parce qu'il aurait empêché la prise du pouvoir populaire en 44 s'en font aujourd'hui les gardes rouges au pied du mausolée. Tirer enseignement oui, mais arrêter de modéliser et sanctifier. Bon sang on a déjà donné et on le paie un max.
Tant qu'on en restera là le CAC 40 pourra servir ses dividendes, les SDF proliféreront et le FN tirera les marrons du feu.
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