Tous les samedi, en bas de chez La Canaille, il y a le marché. Très animé, très populaire.
Cela a donné l'idée de tenir cet autre marché aux idées d'ailleurs, et de continuer notre visite hebdomadaire du Caire dès qu'arrivent les infos du vendredi.
Cette semaine un éclairage sur la question Copte-Musulman, sur qui tire les ficelles des atiseurs de tensions et dans quels buts.
Tant que snony nous passera des nouvelles, la Canaille va poursuivre le relais, d'autant que c'est toujours aussi important et passionnant.
Le rassemblement hebdomadaire sur la place Tahrir ce vendredi ne comptait sans doute pas plus de dix mille personnes en raison des récents événements, mais les échanges étaient particulièrement animés et le nombre de tracts distribués ce jour témoigne sans doute d’une nouvelle étape dans le débat politique.
La journée avait été placée par le mouvement du 25 janvier sous le signe de
la résistance à
la fitna(le schisme) qui menace l’Egypte depuis quelques jours. Ce terme de fitna, lourd de significations dans le monde arabe (voir cet ancien post) évoque l’abime qui s’ouvre à nouveau entre
chrétiens et musulmans, alors qu’il était complètement absent depuis le début des événements, comme le rappelle ce calicot sur la place (« Nous avons réussi notre révolution grâce à notre
unité »). Les jeunes révolutionnaires veulent continuer à croire que cette unité du peuple égyptien est l’avenir du pays. Le calicot ci-dessous le dit avec un rien d’utopie :
« Mohamed (prénom évidemment musulman) : « dis à Hanan (prénom chrétien) que demain l’Egypte sera un paradis »". Dans la rue Talaat Harb un petit cortège rappelle avec
détermination cette aspiration à l’unité (film ici).
Ce schisme n’a rien d’un processus
naturel de deux religions qui seraient intrinsèquement condamnées au conflit. Il a été volontairement allumé ces derniers jours par des attaques ciblées, contre des églises, contre les
chiffonniers chrétiens du Moqqatam par de drôles d’expéditions qui ont toutes un scénario analogue. Des baltaguiyya (voyous) arrivent en groupes, attaquent les gens sans
prétexte, puis l’armée, qui est parfois présente dès le début des événements, intervient pour séparer les deux camps, généralement après les exactions.
D’où viennent ces voyous ? Une partie d’entre eux a été libérée lors des attaques de prisons dans les premiers jours de la révolution. Mais certains avaient déjà ici « pignon sur
rue », notamment lors des élections où ils sont « embauchés » pour terroriser la population. Les premiers résultats d’enquêtes -lorsqu’elles sont menées- laissent peu de doute
sur leurs liens avec l’ancien régime. Le journal Al-Ahram a lui même mené son
investigation (en anglais ici) et confirme ce dont personne ne doute plus. De plus la presse annonce aujourd’hui l’arrestation du député Abdelnasser El-Gabry, pour avoir organisé l’attaque dont
les images ont fait le tour du monde, perpétrée par les chameliers des Pyramides contre les manifestants du 2 février, attaque qui avait entraîné une dizaine de morts et de nombreux blessés.
Voilà pourquoi cette banderole alerte : « Nous ne permettrons pas à ce qui reste de ce régime corrompu d’allumer la fitna en Egypte ».
Les attaques de ces voyous ne se cantonnent pas à des cibles chrétiennes : tabassages d’automobiles dont les conducteurs sont rançonnés sur l’artère Salah al-salem, idem sur la corniche précédés d’une attaque à coup d’œufs jetés sur les pare-brises, exactions dans des quartiers pauvres, attaques de bus scolaires sont rapportés un peu partout sur le net. Il s’agit bien d’une thawra mudâdda (d’une contre-révolution) qui comme ce fut le cas tant de fois dans l’histoire, parie sur la terreur pour susciter l’aspiration à un retour de l’ordre.
Quant à l’armée, les manifestants de la place sont
partagés sur son rôle. Certains veulent encore la considérer comme un allié indéfectible du peuple, au pire débordé dans certains cas, alors que d’autres voient dans ces attaques la preuve
d’une complicité. Ainsi le tract signé « Entente des jeunes progressistes de la révolution » distribué hier accuse l’armée d’avoir coopéré avec les voyous dans l’attaque contre
des manifestants pacifistes de la place mercredi 9 dernier. 190 d’entre eux ont été arrêtés et l’armée « a refusé de s’exprimer sur leur lieu de détention et a refusé de leur permettre de
rencontrer des avocats ». Ces détenus que la télévision nationale a décrit comme des voyous, ont raconté avoir été enfermés dans le bâtiment du musée, et « frappés violemment avec des
bâtons et des tazers ». Les amis de l’un d’entre eux, Aly Sobhy, acteur, témoignent sur Youtube : « Aly Sobhy est mon ami, ce n’est pas un voyou ». D’autres témoignages sur cet incident et sur ceux
qui ont eu lieu en marge des manifestations de ces derniers jours, se trouvent en ligne ; par exemple sur le site (en anglais) du Masry al-Yaoum, ou dans ce témoignage filmé de Ramy Issam
« manifestant mais pas voyou » en
video ici (en arabe).
Du coup un certain désenchantement (déniaisement ?) est perceptible dans la population. Cette chanson sur le blog « cris d’égypte » reprend par exemple avec amertume le slogan al-sha’b wa al-gueysh îd wahda (le peuple et l’armée ne font qu’un) en le ponctuant de aha, aha, ce que l’auteur traduit pudiquement par « ah ouais » mais qui est nettement plus grossier en égyptien.
L’autre grand sujet de discussion
est le référendum sur les amendements à la constitution qui aura lieu le 19 mars. Les amendements principaux sont liés aux critères d’éligibilité du président de la république (article 76), à
la durée de son mandat (77), à la nomination du vice-président (139). L’article 179 sur le « terrorisme » qui donnait des pouvoirs absolus au chef de l’état est supprimé et l’article
148 interdit maintenant de prolonger l’état d’urgence plus de 6 mois sans organiser un référendum populaire. Enfin cette constitution que beaucoup considèrent comme provisoire prévoit dans son
nouvel article 189 les conditions d’adoption d’un nouveau texte.
Les « Frères » ont applaudi à ce projet qui maintient intact l’article 2 : « L’Islam est la religion de l’Etat et sa langue officielle est l’arabe ; les principes de la loi islamique constituent la source principale de la législation« . Il n’est bien sûr pas question d’intégrer les amendements proposés par les femmes le 8 mars sur l’éligibilité d’une candidate et sur la proscription des violences conjugales. (Où irait-on ? Et pourquoi pas une femme chrétienne pendant qu’on y est ?). Un voisin de table au café, se revendiquant de la révolution, m’a expliqué (en signifiant son accord) que l’adoption de l’article 2 entraîne forcément l’impossibilité d’une égalité totale homme-femme à grand renfort de hadiths montrant l’infériorité de la deuxième sur le premier. Au delà de mes remarques persifleuses qui sont loin de refléter le débat national, celui-ci tourne essentiellement autour de deux options : amender rapidement la constitution actuelle pour démarrer au plus vite un processus électoral, ou bien prendre le temps de faire une constitution radicalement nouvelle répondant aux aspirations du mouvement du 25 janvier et rompant avec la logique de l’ancien régime.
« Step by step » ou « 3ala tûl » ? Un débat tout compte fait commun à toutes les révolutions…
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